La tragédie dans le nord. L’hiver, la pluie, les larmes.

1975 – 1977


Résine époxyde et gouache acrylique, 288 x 320 x 134 cm

L’HIVER, LA PLUIE, LES LARMES 

Peu après le jour de Noël 1974, par une journée ensoleiliée du Midi, j’avais lu dans Le Provençal la nouvelle de la catastrophe minière de Liévin. Une photo montrait les bâtiments de brique de la mine et le carreau de la fosse avec, sur ses pavés luisants de pluie, une foule éparpillée et inquiète. 
Je suis né et ai été élevé dans un cadre similaire et du coup je m’étais senti bien plus près de la scène pénible du Nord que de celle idyllique d’un intérieur provençal paré pour les fêtes. J’ai commencé le jour même un petit bas-relief inspiré par la photo du journal puis je l’ai colorié dans les tons que je croyais justes. Le printemps suivant, je me trouvais en voiture dans le Pas-de-Calais et l’idée m’est venue d’aller voir la mine tragique de Liévin. La peignante beauté de ces simples bâtiments du siècle dernier m’a décidé d’entreprendre une grande sculpture sur la catastrophe. J’ai fait un dessin en couleurs sur les lieux à ce moment-là. Aussitôt je sentis nécessaire d’éliminer les puits de la mine pour pouvoir me concentrer davantage sur les personnages. De plus, si je suis d’un pays de briques et de pavés, ce n’est pas celui de la mine et j’hésitais devant la terrible spécificité du sujet. Je l’ai donc élargi dans le sens d’une tragédie industrielle sous le titre d’Une Tragédie dans le Nord. etc. 
De la scène minière je n’ai gardé que le terril, montagne noire faite de la main d’homme, pyramide énigmatique, symbolique dont les pentes descendantes se retrouvent à plusieurs reprises dans la composition. Que ce soit les pignons des bâtiments, la montée de la chaussée dont les bordures de trottoirs sont répétées dans les bras de la femme devant, ainsi que dans son visage tiraillé par l’émotion, ou, contraste direct, dans le mouchoir blanc de la femme à gauche. 
André Malraux avait parlé de la sculpture en bas-relief ou en haut-relief q”ui permet la représentation et la réunion de personnages « ne se connaissant pas » (par contraste dans son esprit avec la sculpture en ronde-bosse qui exige des protagonistes se connaissant ou en contact l’un avec l’autre). Cette remarque avait été très éclairante pour moi, venant à l’époque où je travaillais sur les scènes de rues et les foules de passants. 
Or dans une scène tragique les acteurs involontaires se reconnaissent dans la douleur. Les liens d’un tel sentiment se traduisent par les regards qui traversent l’espace et forment les axes tout aussi actifs que ceux des lignes et des volumes. 
Dans ce cas précis, les axes convergeant sur la femme de devant forment un triangle complémentaire, bien sûr invisible, mais que, tel le dessin des bandes illustrées, j’imagine presque en pointillé reliant les différents personnages. Dans la gageure de retenir dans la sculpture cette femme qui pleure et qui court, j’escomptais beaucoup sur cette triple chaîne. Les trois femmes en imperméable de couleur verte, orange, jaune, constellent un ultime triangle. Le bras tendu du Polonais s’est imposé à moi lors du passage de la petite à la grande sculpture. C’est plastiquement la forme la plus dynamique, se déplaçant avec énergie suivant chaque mouvement du spectateur. La main assure la communication avec le public. 
Dans un ensemble de multiples figures, je cherche à utiliser les différentes expressions et émotions des visages pour animer et varier l’espace. Ici, bien entendu, dans une scène de chagrin collectif, les expressions ne peuvent guère varier. Je me permets uniquement le sourire de l’homme qui cherche à consoler la petite fille. 
Puis-je dire quelques mots à propos du sentiment? Notre époque est familière d’un art sensationnel, qui s’adresse aux sens. N’y aura-t-il pas place pour un art de sentiment qui ferait appel à l’âme? Davantage que la violence et la sexualité, le public cherche le sentiment. Puisque aucun art sérieux ne le lui apporte, le public doit assouvir son besoin dans les chromos des grands magasins ou les opérettes à grand spectacle. Il n’est pas nécessairement dupe du niveau où il est descendu mais au moins y trouve-t-il l’essentiel — le sentiment d’une vie meilleure. Le beau comme le bien devant triompher sur le laid et le mal, le besoin de croire en quelque chose de mieux. En somme le dernier refuge des croyances religieuses. Et je suis certain que sans un contenu éthique une œuvre d’art perd tout simplement sa raison d’être. 
Par surcroît je pense que, si on pouvait décrire des émotions extrêmes, ce serait atteindre à une extrémité de la sculpture, à ta fin d’un parcours. Si je veux analyser les émotions je voudrais le faire’de façon simple et aiguë comme une coupe botanique Le narratif doit être soutenu par une trame vigoureuse.’ Pas d’expressivité sans la géométrie nécessaire. Ainsi les pavés qui, tels les damiers au sol des premières perspectives, numérotent l’espace pour mieux y river les personnages. 
Mais je voudrais surtout aller au-delà des soucis purement sculpturaux pour maintenir mon hommage au drame de Liévin qui m’avait ému au départ et plus précisément à la classe laborieuse dont je suis issu. 
RM


Résine époxyde et gouache acrylique, 288 x 320 x 134 cm











Dessin et étude pour La tragédie dans le nord. L’hiver, la pluie, les larmes.


Tragédie dans le Nord, 1976, aquarelle et crayon, 49,5 x 65 cm

Etude pour la tragédie dans le Nord, 1976, Crayon et Aquarelle, 45 x 68 cm


Deux de vingt-quatre études pour Une Tragédie dans le Nord, 1976

Liévin, La Fosse 3, 1975, pastel, aquarelle et encre, 48 x 63,5 cm

Tragédie d Liévin, 25 x 31 x 6 cm

Tragédie d Liévin, 25 x 31 x 6 cm ( détail )